Dessin de l'autre dans le miroir

Le besoin de l’autre, de relation, est mis en évidence par le succès des réseaux sociaux : environ 1,32 milliard de personnes inscrites sur Facebook, et chaque jour l’augmentation des fréquentations de réseaux comme Tumblr,  Instagram, Snapchat …

Qu’est-ce qui fait leur attrait ? Le besoin de rencontre, de dialogue ou le regard de l’autre ? S’offre à nous un champ de réflexions psychologiques, sociologiques et philosophiques autour de la relation, à soi et aux autres.

 

Miroir personnel ou ouverture à l’autre

Du côté privé, le réseau permet de se rapprocher, si la distance nous sépare de nos proches, de recevoir des nouvelles mais aussi de «  s’exposer » par nos photos, nos commentaires, de nous dévoiler un peu plus hors sphère amicale ou familiale. Cette façon de se mettre en scène, de véhiculer notre image, nos valeurs se retrouve du côté professionnel dans notre « personal branding ». Avoir beaucoup de relations (amis) peut aussi être rassurant, et permettre d’exister. Si l’autre est mon ami, me suit, cela me rend plus important, me valorise, et peut vraiment aider certains à reprendre confiance en eux, aidés des autres.

Ceci ne montre-t-il pas simplement la complexité humaine entre les passifs et les actifs ? Ceux qui sont spectateurs de la vie, observent ce que font et vivent les autres, les envient peut-être un peu (mais cela est vrai sur la toile comme dans la vie en général) ou participent à leurs bonheurs et malheurs. Et d’un autre côté, les actifs qui montrent ce qu’ils font, ce qu’ils aiment, en parlent, ou postent des photos/vidéos de leurs centres d’intérêt, invitent les autres à y participer, à commenter.

Le phénomène d’appartenance à un groupe s’amplifie. Du groupe familial, nous sommes passés à celui d’ »amis », par centre d’intérêt, de loisirs et actuellement on perçoit une augmentation des groupes de discussions professionnels (comme sur Linkedin) où les groupes sur Twitter par Thèmes, par sujet d’actualité, pour l’emploi ou pour générer de l’influence. Le groupe partage ses valeurs, ses connaissances. Le groupe se soutient dans les problèmes économiques ou sociétaux. C’est un excellent vecteur de solidarité, comme cela a été vu lors des attentats à Paris et dernièrement à Bruxelles, avec des opérations d’accueil ou des services permettant de rassurer les autres « Tout va bien, je suis en sécurité ».

 

Eléments d’analyse des réseaux sociaux

  • Phénomène de nos sociétés

« Dans quelle mesure Internet, et en particulier le développement des réseaux sociaux électroniques, transforment-ils les relations entre sociabilité, culture et construction identitaire ? ». C’est la question que pose Pierre Mercklé (1) dans sa dernière édition de « Sociologie des réseaux sociaux ». Internet, qui en cela est bien une technologie « accompagne » plutôt qu’il ne cause, un certain nombre de ces transformations des relations sociales (affaiblissement des liens, transformation de la notion de groupe, horizontalisation et informalisation des relations …) … L’autonomie et le fonctionnement en réseau ne sont pas des inventions d’Internet, ce serait plutôt Internet qui serait le produit de l’autonomie et du fonctionnement en réseau. Pour Mercklé, il est intéressant de les étudier non pour eux-mêmes mais pour continuer d’enrichir notre connaissance des structures sociales et des comportements individuels, des articulations entre eux et de leurs transformations.

  • La relation-rencontre

Déjà en 1923, dans son livre Ich und Du « Je et Tu » Martin Buber (2) nous parle de la relation. Pour Buber, il y a d’une part les choses, avec une relation Je-Cela et d’autre part les humains, avec une relation du Je-Tu. Et ce monde de la relation amène la réciprocité. L’individu a besoin du Je-Tu pour se reconnaître. Ce n’est que dans la relation, rendue possible par la rencontre, qu’apparait la vraie vie. Pour que la rencontre de l’autre soit possible, il s’agit de «ressentir» que l’autre n’est pas autre mais que, d’une certaine manière, l’autre est soi-même.  La relation «Je-Tu» instaure une unité́ qui est une communion de personnes. Celle-ci constitue la base et la source de la communauté́ véritable, à l’opposé de la collectivité. Dans une conversation avec le psychologue Carl Rogers (3), Buber affirme qu’il est « contre les individus mais pour les personnes ». On appelle « inter- humain», cette sphère dans laquelle une personne en rencontre une autre.  Dans cette rencontre, qui est bien plus qu’une expérience psychologique, les deux partenaires « vivent ensemble » la réalité́ du dialogue. Cette situation de rencontre authentique engendre une plénitude de confiance, dans laquelle l’autre est entièrement présent. C’est ainsi que les hommes doivent s’aider à se réaliser, sans jamais s’imposer les uns aux autres.

  • L’autre vient à moi

Pour Levinas (4), l’Autre vient à Moi, se révèle et s’impose. Levinas aime à dire que l’Autre m’interpelle, c’est-à-dire qu’il me fait sortir de ma solitude et m’impose un sentiment de responsabilité. Mais quel est cet Autre ? Comment se passe cette rencontre ? Comment le Face à Face avec cet Autre peut-il révéler et réveiller ce qui dans le Moi est premier, à savoir la relation éthique ?.

Sartre (5) dans «  l’Existentialisme est un humanisme » dit : « Ainsi l’homme qui s’atteint directement par le cogito découvre aussi tous les autres, et il les découvre comme la condition de son existence. Il se rend compte qu’il ne peut rien être (au sens où on dit qu’on est spirituel, ou qu’on est méchant, ou qu’on est jaloux) sauf si les autres le reconnaissent comme tel. Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, il faut que je passe par l’autre. L’autre est indispensable a mon existence, aussi bien d’ailleurs qu’à ma connaissance que j’ai de moi…. »

 

En conclusion

Réseaux sociaux vous êtes donc le reflet de l’humanité, de nous-mêmes, de nos personnalités, de nos existences, de nos modes de vies, alors likons, followons, postons à l’envie avec ou sans modération.

Et vous sociétés, marques, produisez des contenus riches pour que vos fans se retrouvent dans vos valeurs et les portent, en deviennent les ambassadeurs et les partagent, car leurs commentaires vous feront gagner en réputation et visibilité.

 

Ariane Gauthier

Pour une stratégie digitale centrée humain.

 

Bibliographie

(1) Pierre Merklé, sociologue lyonnais, a publié “Sociologie des réseaux sociaux”, aux éditions de La Découverte (collection Repères, 2011).

(2) Martin Buber, philosophe, conteur et pédagogue israélien et autrichien., auteur de  Ich und Du « Je et Tu», paru à Francfort en 1923.

(3) Carl Rogers,  1902 -1987, psychologue humaniste nord-américain, a principalement œuvré dans les champs de la psychologie clinique, de la relation d’aide et de l’éducation.

(4) Emmanuel Levinas 1906-1995 est un philosophe français d’origine lituanienne. Sa philosophie est centrée sur la question éthique et métaphysique d’autrui, caractérisé comme l’Infini impossible à totaliser, puis comme l’au-delà de l’être, à l’instar du Bien platonicien, ou de l’idée cartésienne d’infini que la pensée ne peut contenir.

(5) Jean-Paul Sartre, écrivain et philosophe français, représentant du courant existentialiste.